05 mars 2005

Des Edenates et de la ville de Seyne en Provence

par Auguste Deloye
Bibliothèque de l'Ecole des Chartes. 1839.
page 393
http://gallica.bnf.fr/document?O=N012383

La province des Alpes Maritimes, remplacée dans la suite par la division ecclésiastique de la métropole d'Embrun, se composait primitivement d'un grand nombre de peuples qui habitaient les vallées des Alpes, sur les confins des Gaules et de l'Italie, et qui, maîtres des défilés de cette chaîne de montagnes, conservèrent leur indépendance jusqu'au temps d'Auguste. Treize ans avant l'ère chrétienne, cet empereur réduisit leur pays en province romaine; et afin de perpétuer le souvenir de la soumission difficile de ces tribus montagnardes, il fit graver leurs noms sur un trophée placé en un lieu élevé du chemin qui conduisait do l'Italie dans les Gaules. On voit encore à la Turbie, à quatre lieues vers l'est de Nice, de nombreux vestiges du monument; mais les pierres de l'inscription, employées comme matériaux, ont été dispersées et mutilées, et il en reste fort peu de chose.

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Les savants qui se sont occupés de la géographie ancienne des Gaules, ont fixé avec assez de certitude la position de la plupart des peuples qui figurent dans le dénombrement qu'on vient de lire. Mais plusieurs de ces noms sont restés inconnus, ou n'ont donné lieu qu'à des conjectures plus ou moins douteuses. Il en est un, entre autres, auquel Hadrien de Valois, dans sa Notice des Gaules, n'a pas fait les honneurs d'un article, quoiqu'il s'étende souvent beaucoup sur de très minces localités nous voulons parler des Édenates. Honoré Bouche, qui avait une connaissance approfondie de la chorographie de la Provence, les a placés dans le territoire de Seyne, sans donner les motifs de son opinion, et c'est peut-être ce qui explique; l'oubli d'Hadrien de Valois. Nous ne venons pas proposer une attribution nouvelle, mais appuyer celle de l'historien de Provence. Il est d'autant plus utile de la défendre, qu'elle semblait abandonnée et qu'elle a été récemment méconnue dans un ouvrage considérable sur la matière.

M. Walckenaer, dans sa Géographie des Gaules Cisalpine et Transalpine, met les Edenates dans le val d'Egnan et sur la rivière d'Egnan au-dessus de Voiron. On va voir que cette position est tout à fait impossible. Le dénombrement du trophée des Alpes n'est point arbitraire, mais conforme à la topographie : les peuples y sont dénommés chacun d'après sa position respective dans les montagnes, en allant du nord au sud; et la Notice de l'empire a suivi le même ordre pour l'énumération des cités de la province d'Embrun. Papon avait déjà fait cette remarque, qui aide singulièrement à retrouver les noms antiques sous les noms modernes. C'est pour avoir rejeté ce secours que M. Walckenaer s'est exposé à une grave méprise. Afin que nos lecteurs puissent en juger, nous allons prendre, non pas tous les noms du trophée d'Auguste, ce qui mènerait trop loin, mais seulement quelques-uns de ceux qui précèdent et de ceux qui suivent les Edenates.

Les Uceni occupaient les vallées de l'Oysans; les Caturiges, le pays de Chorges et d'Embrun ; les Brigiani , la vallée de Briançon ; les Nemaloni, la vallée de Barcelonnette, autour de Méolans ; les Edenates habitaient le territoire de la ville de Seyne, dans le diocèse d'Embrun, sur les limites de celui de Digne ; les Esubiani, près des rivières d'Ubaye et d'Ubayette ; les Veamini, Thorames haute et Thorames basse, dans le diocèse de Senez ; les Gallit?, entre Allez et Colmars.; les Triullati, non loin d'Alluis ou de Dalluis; les Ectini, près du Puget-de-Teniers et de la Tinée, rivière qui se jette dans le Var ; les Verguni, Vergons, entre Annot et Castellane.

En voilà assez pour montrer que la position attribuée aux Edenates s'accorde très bien avec celle des autres peuples au milieu desquels ils sont nommés; que, par conséquent, M Walckenaer a répudié inconsidérément l'opinion de Bouche, pour mettre les Edenates bien loin de leur pays, en leur faisant franchir la Durance et l'Isère. D'ailleurs, le val d'Egnan, situé au nord de Voiron, était sans doute dans le diocèse de Grenoble, qui, de l'avis de M. Walckenaer lui-même, faisait partie de l'ancien territoire des Allobroges; il ne peut donc rien avoir de commun avec une nation des Alpes-Maritimes et de la division ecclésiastique d'Embrun.

D'Anville n'a pas commis la même erreur; il s'est contenté d'admettre purement et simplement l'attribution proposée par Bouche.; mais nous croyons qu'il a eu le tort de ne pas distinguer les Edenates du trophée de la Turbie des Adanates inscrits sur l'arc de Suse. Les deux inscriptions sont entièrement distinctes par leur nature et leur objet, bien qu'elles soient toutes deux en l'honneur d'Auguste. La première fait connaître les peuples des Alpes-Maritimes, récemment subjugués; la seconde, dédiée par le roi Cottius, contient l'énumération des cités cottiennes qui, suivant le témoignage formel de Pline, n'eurent point le déshonneur de figurer à côté des nations vaincues sur le trophée d'Auguste, parce qu'elles avaient fait alliance avec Rome.

Ces raisons ne permettent pas de confondre les Edenates avec les Adanates. Il est vrai que les Medulli et les Caturiges sont à la fois sur les deux monuments, sans la moindre variante d'orthographe. D'Anville ne voit pas d'autre moyen de résoudre la difficulté résultant de ce double emploi, que de supposer qu'on avait « concédé à Cottius plusieurs des communautés qui se trouvent dans l'inscription du trophée. » Mais l'hypothèse et par suite l'explication tombent devant ce fait, que l'inscription de la Turbie, au lieu d'être antérieure à celle de Suse, est postérieure au moins d'un an. Il nous semble donc plus naturel de penser que les Medulli et les Caturiges s'étaient soustraits, depuis l'érection du monument de Suse, à. l'obéissance du roi Cottius, pour faire cause commune avec leurs voisins ; et qu'Auguste, les ayant soumis, les inscrivit sur son trophée avec les autres nations des Alpes-Maritimes. Notre conjecture mettrait Pline d'accord avec les monuments : en effet, suivant cet auteur, les cités cottiennes, exclues de l'inscription de la Turbie, étaient au nombre de douze, et l'on en trouve quatorze sur celle de Suse. Retranchez les Medulli et les Caturiges, et l'Etat de Cottius se trouve réduit à douze cités. Parmi les douze peuples qui restent, il en est encore, les Adanates., les Egdinii, les Veammii et les Vesubianii, dont les noms en rappellent d'autres de l'inscription de la Turbie; mais il n'y a aucune conséquence à tirer d'une pareille ressemblance, si ce n'est peut-être que ces peuplades, qui étaient peu éloignées les unes des autres, avaient une commune origine. Rien, du reste, n'est plus ordinaire, chez les anciens comme chez les modernes, que de rencontrer des noms analogues ou même semblables en des lieux différents.

Revenons à la ville de Seyne, et, avant d'établir l'identité de son territoire avec celai des Édenates, montrons ce qu'elle a été autrefois, ce qu'elle est encore aujourd'hui. Les archives de sa viguerie sont modernes, puisqu'elles ne remontent qu'au dix-septième siècle; les pièces qui se rapportent à ses annales ont péri ou se trouvent dispersées dans plusieurs villes de la Provence, du Dauphiné, de la Catalogne, du royaume de Naples et du Piémont, à cause des différents seigneurs qui ont successivement possédé le pays. C'est dire assez que nous n'avons ni l'intention ni le moyen de faire une monographie suivie, qui n'aurait d'ailleurs de l'intérêt que pour les personnes de la localité. Mais nous avons pu recueillir çà et là dans les ouvrages imprimés et aux Archives nationales quelques documents dont l'analyse servira de base à notre discussion. Ces renseignements historiques feront voir, en effet, que l'importance relative de la ville de Seyne pendant le moyen âge et les noms qu'elle a portés ne conviennent pas moins à l'ancienne cité des Edenates que sa situation au coeur de la province des Alpes-Maritimes.

Les peuples mentionnés dans le trophée des Alpes sont trop nombreux pour avoir jamais été bien considérables. En général, chaque vallée avait sa peuplade distincte, dont le territoire ne devait être guère plus étendu qu'un de nos cantons; aussi la Notice de l'empire, rédigée quatre siècles plus tard, ne donne- t-elle pour la même province que huit cités, qui encore ne devinrent pas toutes des chefs-lieux de diocèse. Suivant Gassendi, le chartreux dom Polycarpe de la Rivière prétendait qu'il fallait lire Civitas Sedenensium, Seyne, au lieu de Souniensium, Salines, qu'on trouve dans la Notice de l'empire; il ajoutait que Seyne avait eu primitivement des évêques, et alléguait en preuve d'anciens manuscrits qu'il possédait. Mais comme personne ne les a vus et que dom Polycarpe n'a pas une grande réputation d'exactitude, le doute est encore permis. D'un autre côté, le père Fournier, jésuite, dans son ouvrage manuscrit intitulé : Annales ecclesiastici metropolitan? ecclesia Ebredunensis, confond aussi la ville de Seyne avec la cité Solliniensis sive Solingensis ; par suite de cette confusion, il en fait un ancien siége épiscopal, et soutient que saint Marcellin, l'apôtre des Alpes-Maritimes, y fonda la première église de la contrée après celle d'Embrun. Mais dans la vie de saint Marcellin, publiée par les Bollandistes, nous n'avons rien découvert qui justifiât cette double assertion.

Le lieu où le saint vint solennellement consacrer une église et près duquel il fit un miracle éclatant, n'est pas nommé; seulement la légende dit qu'il était à seize milles d'Embrun, in sexto decimo a civitate milliario; ce qui ne peut convenir à Seyne, qui est au moins à huit lieues. Nous croyons que l'église dont il s'agit fut fondée non loin de la rivière d'Ubaye, appelée alors Sanctio ou Consanctio, et dont le saint évêque, en nouveau Moïse, divisa les eaux pour faire passer le peuple qui le suivait. Presque aussitôt après avoir franchi l'Ubaye, on rencontre deux lieux très voisins l'un de l'autre, Saint-Marcellin et Saint-Vincent, dont la position à l'égard d'Embrun s'accorderait beaucoup mieux avec les seize milles de la légende ; il n'est pas inutile de remarquer encore que Saint Vincent était le compagnon de Saint Marcellin. Nous faisons ces rapprochements sans en tirer de conclusions.

En somme, l'opinion de dom Polycarpe et celle du père Fournier ne reposent pas sur des textes positifs; mais elles prouvent que l'on était prêté à faire remonter l'origine de Seyne aux temps antiques. Si l'on peut soupçonner que cette ville ait eu des évêques particuliers, il est certain qu'on n'en connaît aucun. Elle fut absorbée, de même que Chorges, l'ancienne capitale des Caturiges, dans le diocèse d'Embrun, et dut former l'une des subdivisions, un pagus miner, du grand pagus Ebredunensis.

Cependant, quelques recherches que nous ayons faites, nous n'avons pu encore découvrir un seul texte où il soit question d'un district nommé Edenatensis ou Edenensis, et le premier document sur la ville de Seyne que nous ayons rencontré ne date que du milieu du douzième siècle. Raymond Bérenger Il, dit le Jeune, avait succédé à son père dans le comté de Provence, en 1144, sous la tutelle du comte de Barcelone Raymond Bérenger, son oncle paternel. Ce dernier fit la guerre en Provence, au nom de son pupille, contre la maison de Baux, s'empara de la ville d'Arles et força les barons du pays à lui faire hommage. Ceux de la basse Provence jurèrent fidélité au comte dans une grande assemblée tenue à Tarascon, au mois de février1146, et le serment de ceux de la haute Provence fut reçu à Digne et à Seyne, in Sedena. Les seigneurs qui jurèrent dans cette dernière ville sont au nombre de vingt-quatre, et l'on retrouve encore aux environs la plupart des fiefs dont ils tenaient leurs surnoms. Il résulte de cet acte d'hommage que le comte de Forcalquier n'étendait point alors son autorité sur le pays de Seyne et de Digne, ou plutôt qu'il ne les possédait que dans la mouvance du comté de Provence.

Un concile provincial fut célébré à Seyne, apud Sedenam, le premier novembre 1267. Les prélats de la province d'Embrun, réunis sous, la présidence de l'archevêque Henri de Suse, plus connu sous le titre de cardinal d'Ostie, y rédigèrent sur la discipline et les immunités ecclésiastiques douze canons, qui ont été conservés dans le livre des statuts de l'église de Digne et publiés par différents auteurs.

Le 5 août 1220, Raymond Bérenger IV, comte à la fois de Provence et de Forcalquier, octroya à la commune de Seyne le consulat, qui lui fut confirmé successivement par Charles I, Charles II, Robert, Louis, rois de Sicile et comtes de Provence, par la reine Jeanne et enfin, le 18 septembre 1385, par Marie de Blois, qui, en approuvant elle-même les franchises et libertés des habitants de Seyne, rappelle toutes les concessions de ses prédécesseurs. Ainsi la ville de Seyne avait des consuls dès la première moitié du treizième siècle, et Papon pense que sa commune est bien antérieure, qu'elle doit être mise au rang des municipes, c'est-à-dire qu'elle avait conservé des vestiges de ses antiques libertés municipales, et que les comtes de Provence ne firent qu'ajouter aux droits dont elle n'avait jamais cessé de jouir pendant le moyen âge. A défaut de l'acte primordial de concession, qui parait perdu, nous n'avons pu éclaircir la conjecture de l'historien; mais, quoi qu'il en soit, il est certain que les magistrats municipaux de Seyne avaient, suivant la charte de confirmation de la reine Marie, des pouvoirs aussi étendus que les consuls des plus grandes cités de la France méridionale. Ils administraient la justice à leurs concitoyens; ils exerçaient tous les actes de la juridiction volontaire, nommaient les tuteurs, les curateurs, les notaires; ils décidaient les procès eu premier et en dernier ressort, et promulguaient leurs décisions et leurs sentences sans l'intervention d'aucun officier comtal. Une redevance de douze deniers était la seule marque de dépendance que les comtes de Provence se fussent réservée. On voit par là que ces fières populations des Alpes n'étaient pas moins jalouses de leur liberté dans les temps féodaux que sous César, qui s'était contenté de leur imposer un tribut, sans les soumettre à la domination romaine.

Il semble que les dispositions si libérales de la charte de Marie de Blois soient contredites par un document peu postérieur, dont un passage nous montre une cour de justice royale et un notaire royal établis à Seyne. Mais il faut observer qu'il s'agit là d'une procédure suivie contre des gens du comte de Savoie; que le comte de Provence pouvait avoir un tribunal pour juger les nobles, les gens de la campagne et tous les étrangers qui étaient en dehors de la juridiction municipale. Quoique les officiers de justice, introduits dans les villes sous un tel prétexte, aient fini par absorber tous les pouvoirs des juges locaux, toutefois, à Seyne, ces empiétements ne durent avoir lieu que plus tard. Au milieu des dissensions et des guerres qui désolaient alors la Provence, on avait grand intérêt à ménager une ville très forte par sa situation et qui était une des clefs du pays du côté du Dauphiné et du Piémont. Aussi obtint-elle une nouvelle confirmation de ses franchises municipales le 29 septembre 1435, par lettres d'Isabelle, femme du roi René.

La commune de Seyne, cantonnée dans ses montagnes, échappait à l'action du pouvoir central et se gouvernait comme une petite république. Elle faisait quelquefois la guerre à ses voisins pour des causes de rivalité personnelle; seulement, quand le danger était commun, les hostilités cessaient, et son alliance était recherchée avec empressement.

En 1388, Amédée VII, comte de Savoie, ayant franchi les Alpes et menaçant la Provence, voulut attirer la ville de Seyne à son parti; d'autre part, les habitants de Barcelonnette lui demandèrent une trêve, et elle consentit à s'unir avec eux, à condition que les bailliages de Digne, de Sisteron et de Castellane entreraient dans la ligue. Quatre ans plus tard, en 1392, elle forma une nouvelle ligue avec le bailliage de Sisteron pour résister à une invasion du terrible Raymond de Turenne. Les pièces où ces faits sont consignés font en même temps connaître que la ville était le chef-lieu d'un bailliage et qu'elle avait, outre ses consuls et des conseillers, un capitaine ou commandant militaire.

Seyne avait été précédemment le chef-lieu d'une châtellenie; l'institution de son bailliage paraît remonter à Robert d'Anjou, qui préposa au gouvernement des châtellenies de Seyne et de Barcelonnette des baillis, dont les gages de 50 livres seraient à la charge du clavaire, officier de finances du comte. Antoine de Arena fait connaître les limites du bailliage de Seyne par le dénombrement des communes qu'il comprenait au seizième siècle.

Lo bayliage de Seyno. « Seino (sic), Auset, Barles, la Breulo, Ubayho, Pontis, Sanct-Vincens, Sellonet, Sanct-Martin-de-Seyno, Montclar, Verdacho, b Vernet, Pinaudayher »

Au dernier siècle, on trouve le bailliage remplacé par la viguerie. Sous un nom différent, c'est toujours la même division territoriale, puisqu'elle comprend les mêmes lieux, sauf Pinaudayher, qui ne figure pas dans le dénombrement donné par Expilly. La viguerie de Seyne était bornée au nord par le Dauphiné, au sud par la viguerie de Digne, à l'est par la vallée de Barcelonnette et à l'ouest par la viguerie de Sisteron. Comme chef-lieu de bailliage ou de viguerie, Seyne avait le droit de députer aux états de la province. Il y avait dans la ville deux couvents, l'un de dominicains, fondé en 1444, et l'autre de religieux de la Sainte-Trinité, qui ne datait que de 1645.

Pendant les guerres de religion, la ville de Seyne eut beaucoup à souffrir. Elle était devenue le principal boulevard des protestants en Provence, et leur avait été assignée, avec le lieu de Mérindol pour faire leurs prêches, en exécution du traité de paix publié à Paris en 1576. De cette place forte ils se répandaient dans tous les pays environnants, où ils exerçaient de grands ravages. C'est pourquoi le duc d'Epernon, ayant obtenu de l'assemblée des communes les moyens d'en faire le siége, traîna à grand' peine de l'artillerie dans les montagnes presque inaccessibles qui entourent la ville, et s'en rendit maître le 4 novembre 1586. Les habitants furent fort maltraités, et il est à croire que la commune fut alors privée des privilèges dont elle s'enorgueillissait depuis plusieurs siècles; cependant Louis XIV les confirma le 27 juin 1664; Louis XV, au mois de février 1733, et Louis XVI, au mois d'avril 1780. A cette dernière époque, la commune avait un maire à la tête de ses consuls; mais une pareille nouveauté, empruntée aux communes du nord, était loin de compenser ce qu'elle avait perdu. Le nouveau corps municipal n'était plus que l'ombre de l'ancien ; sa juridiction se bornait à la connaissance exclusive de certains délits de police et à la surveillance des marchés. D'un autre côté, l'antique droit de péage nommé pulvérage, pulveraticum, que les habitants de Seyne percevaient sur les hommes, les marchandises et les troupeaux qui passaient par leurs terres, avait été supprimé en vertu d'un arrêt du conseil du 2 septembre 1759. Que restait-il donc de ces belles franchises communales tant de fois confirmées par les comtes de Provence et par les rois de France? De confirmation en confirmation, elles avaient été s'amoindrissant de plus en plus au profit de la royauté.

Aujourd'hui la ville de Seyne présente encore l'aspect d'une place forte; elle est entourée de remparts et défendue par une citadelle. Quoiqu'elle possède des fabriques de toiles et qu'elle soit le centre d'un commerce assez considérable de bêtes de somme et de bestiaux de toutes sortes, sa population n'est pas de trois mille habitants. Située dans le département des Basses Alpes et dans l'arrondissement de Digne, sur la route qui conduit de cette ville à Embrun, elle est le chef-lieu d'un canton qui comprend Auzet, Barles, Montclar, Selonnet, Seyne, Saint Martin Lez Seyne, Verdaches, le Vernet. Ces huit communes faisaient aussi partie de la viguerie, tant il est vrai qu'il n'y a rien de plus stable que les divisions territoriales dans les montagnes. Seulement, comme le canton eût été un peu trop étendu s'il eût compris tout l'ancien district, on s'est contenté d'en retrancher, vers le nord, la Bréolle, Pontis, Ubaye et Saint-Vincent.

Quelque incomplètes que soient les notes qui précèdent, elles fournissent des indications certaines sur l'histoire de Seyne ; et, de plus, elles montrent que cette ville s'est appelée en latin Sedena, au moins depuis le douzième siècle jusqu'au seizième. Le rapport qui existe entre ce nom et celui des Édenates est incontestable; sauf la désinence, dont il n'y a pas lieu de s'occuper, l'S du commencement de Sedena fait toute la différence. Or, y a-t-il rien de plus commun que l'addition ou le retranchement de la première lettre des noms de lieux ? Si ce fait avait besoin d'être démontré, il serait facile de citer à l'appui une foule d'exemples; nous nous bornerons à un seul, parce qu'il présente mieux qu'une analogie, presque une similitude : une ville célèbre de la Sicile s'est appelée d'abord Egesta, puis Segesta, eu ajoutant un S au commencement. Ces sortes d'additions et de retranchements sont le résultat, soit d'une confusion produite par la langue parlée, soit d'un besoin d'euphonie. Pour notre cas particulier, il est certain que civitas Edene, pagus Edene, sonnent dans le langage de même que civitas Sedene, pagus Sedene; et, comme l'orthographe du moyen âge était ordinairement calquée sur la prononciation, il devenait difficile à des scribes ignorants de discerner de quelle façon ils devaient écrire. D'un autre côté, lorsque la langue provençale s'est formée, les gens du pays ont trouvé dur de prononcer Anan à Edena, ou par contraction, à Eyna, « Nous allons à Seyne; » et ils ont préféré dire, Anan à Sedena ou à Seyna. De nos jours encore les campagnards ne disent-ils pas: Anan à s'Ai, à s'At, pour dire, « Nous allons à Aix, à Apt ? » Et quand ils retournent, ne prononcent-ils pas, par suite d'une étrange confusion, Venem d'Asai ? Ce sont ces lettres parasites et les contractions qui font la principale difficulté des anciennes chartes provençales. Ainsi le sentiment de l'euphonie, que le peuple possède à un haut degré, joint à la confusion du langage, a pu incorporer S au mot Edena. Si on demande pourquoi les noms d'Aix et d'Apt n'ont pas retenu pareillement la même lettre, nous répondrons qu'il ne faut pas chercher une régularité méthodique dans la formation d'une langue; que le mot aqu?, par exemple, a fait Aix, Aeqs, Dax, Aygues, suivant les lieux et les circonstances; qu'il s'est trouvé souvent assez de gens instruits pour se conformer à l'orthographe originelle et la maintenir, tandis que parfois l'usage et l'ignorance l'ont emporté.

Il y a donc lieu de croire que la ville de Seyne s'appelait, dans l'origine, civitas Edenatum, ou simplement Edena. Mais à quelle époque la forme altérée a-t-elle prévalu ? C'est une question que nous ne pourrions résoudre, faute de documents écrits, si de curieux monuments métalliques ne nous venaient en aide.

Le musée Calvet, d'Avignon, possède un denier et une obole bien conservés, qui ont été trouvés à Rochegude, village situé à trois lieues au nord d'Orange et appartenant autrefois moitié au Dauphiné, moitié au Comtat Venaissin. Ces pièces faisaient partie d'un trésor d'environ cinq kilogrammes pesant de monnaies du moyen âge, frappées pour la plupart dans le Dauphiné, la Provence ou le Languedoc, et qui avaient dû être enfouies vers la fin du douzième siècle.

Ce denier a été publié en 1841 par M. Cartier dans la Revue numismatique; en voici la description: Croix pattée à branches égales, dans le champ; au pourtour, entre grènetis, F BERTRAND; au revers, F COMES ED'NE; et dans le champ, une rosace à huit feuilles, ou plutôt un soleil à huit rayons. L'obole que M. Requien, directeur du musée Calvet, a décrite dans le même recueil, en 1844, est en tout semblable, sauf que le mot ED'NE n'a point de signe abréviatif après le D' du moins dans le dessin. Il est vrai que les deux deniers et les deux oboles qui sont au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale n'offrent pas non plus de traces d'abréviation. D'autre part, la collection de M. Poey d'Avant, receveur des domaines à Luçon (Vendée), contient trois pièces de Bertrand, du même type, savoir: un denier et une obole, provenant aussi du trésor de Rochegude, et qui ne diffèrent pas de l'espèce publiée par M. Cartier; plus un second denier, dont on ignore la provenance, et sur lequel l'abréviation est rejetée après l'N'. Ainsi, il existe trois variétés quant au nom de lieu, suivant qu'il est écrit ED'NE, EDN'E OU EDNE.

Le style de ces monnaies, le lieu de la trouvaille, les pièces qui les accompagnaient, tout s'accordait à indiquer qu'il fallait chercher dans la Provence, ou non loin de la Provence.., le seigneur qui les avait fait frapper et l'atelier monétaire dont elles sortaient Parmi les numismates, les uns lisaient, avec M. Çartier (2), COMES Et Dvx NarbonE, et attribuaient le denier à Bertrand, comte de Toulouse et duc de Narbonne de 1105 à 1112. On sent combien est arbitraire un pareil mode d'interprétation, qui consiste à prendre pour des sigles les lettres d'un mot embarrassant. D'autres voyaient dans le mot ED'1E les éléments de ENDENCIE, Andance. C'était supposer une contraction bien extraordinaire; et l'ailleurs Andance, village du haut Vivarais, n'a jamais eu assez d'importance pour devenir le chef-lieu d'un comté. Toutes ces explications étaient peu satisfaisantes, et laissaient le champ libre aux conjectures. Nous étions à la recherche d'une interprétation nouvelle, quand le court passage que Bouche a consacré à Seyne nous en suggéra une que nos lecteurs pourront apprécier.

Le mot EcL'ne nous paraît légèrement abrégé et non contracté. Le signe qui surmonte le D' tient lieu de la lettre E seulement; cette abréviation est très fréquente, et si régulière que l'apostrophe usitée de nos jours n'a pas d'autre origine. Il faut donc lire cornes Edene purement et simplement, et reconnaître la forme primitive du nom latin de Seyne. La difficulté est de savoir s'il a jamais existé un comté de ce nom. L'histoire est complètement muette sur ce point; mais ce qu'elle apprend, ce qu'apprennent les textes est loin de contredire l'existence d'un tel comté.

Seyne était située dans la haute Provence, sur les limites du Dauphiné, c'est-à-dire dans une contrée dont les seigneurs se sont qualifiés comtes, tantôt de Provence, tantôt d'Avignon, plus souvent de Forcalquier, et parfois de Nice. Il n'y a rien de plus obscur que ce qui concerne l'origine et la succession de ces comtes, les limites et les partages de leurs possessions. Après Bouche et Gaufridi, Ruffi jeune s'est occupé de débrouiller la matière, et il l'a fait, d'après les textes, avec une grande supériorité de critique. Son travail a été révisé depuis et complété sur quelques points par dom Vaissète, qui signale pourtant encore bien des difficultés à éclaircir. Aujourd'hui, la perte ou la dispersion des chartes de la Provence rend la tâche à peu près impossible, et l'on est forcé de s'en tenir aux résultats connus.

On a vu précédemment que les pièces de Bertrand, cornes Edene, trouvées à Rochegude, avaient été enfouies vers la fin du douzième siècle. Le type, la fabrique la forme des lettres dénotent qu'elles n'étaient guère plus anciennes, et leur belle conservation témoigne qu'elles n'étaient pas frappées depuis longtemps, quand elles furent retirées de la circulation. Dans tout le cours du douzième siècle, la série des comtes de Forcalquier n'offre que deux Bertrands : le premier avait succédé à Guillaume d'Urgel, son père, en 1129, et mourut en 1150, au plus tard, laissant ses deux fils, Guillaume II ou IV et Bertrand II, maîtres de son vaste comté. Il n'est pas probable que Bertrand ici ait fait frapper les monnaies d'Edene, par la raison qu'étant l'aîné de son frère Guignes, il aurait inscrit son titre de comte de Forcalquier, qui était usité depuis le commencement du siècle, ou celui de comte de Provence, que Guillaume, son fils, ne fit pas difficulté de prendre sur la monnaie dite Guillelmine. Quant à Bertrand il, frère de ce dernier, on ignore s'il a eu une monnaie particulière; on ne sait même pas bien quels étaient ses domaines, ni s'il les possédait d'une manière indépendante de son frère.

Papon cherche à démontrer que, comme puîné, il n'eut aucune part à la souveraineté du comté, conformément au droit d'aînesse qui s'était établi avec l'hérédité des fiefs. Mais, dans l'application de cette règle féodale, le fait a souvent contredit le droit. Notre auteur oublie de quelle façon s'était formé le comté de Forcalquier lui-même, qui avait été démembré de la Provence par suite d'un partage de famille, contrairement au principe de primogéniture en matière d'hérédité. Pourquoi ce qui est arrivé à la Provence ne serait-il pas arrivé au comté de Forcalquier ? Après les grandes divisions viennent naturellement les subdivisions.

Du reste, la théorie de Montesquieu, sur laquelle s'appuie Papon, ne saurait prévaloir contre des documents authentiques qui prouvent que Bertrand a fait acte de souverain. En 1168, il se qualifie comte, et donne Manosque avec d'autres terres aux Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. Dans son testament, fait la même année, il s'appelle comte de Forcalquier; il renouvelle ses donations à l'Hôpital, engage Guillaume, son frère, à les confirmer et à y joindre la part qu'il a dans les terres aliénées; à cette condition seulement, il l'institue son héritier pour le reste de sou comté, de « retiquo comitatu meo ». Si Guillaume n'accomplit pas ses volontés, il le prive de son droit d'héritier et dispose de tout ce qu'il a, depuis Sisteron jusqu'aux Alpes, en faveur de Raymond, comte de Toulouse, et depuis Sisteron jusqu'au Rhône, en faveur de ses cousins Guillaume de Sabran, Guiran de Simiane et d'autres parents. Cet acte témoigne que les possessions des deux frères étaient bien mêlées, mais non subordonnées les unes aux autres. Il n'est pas inutile de noter aussi que le domaine de Bertrand, dans la partie limitée « Sistarico versus » Alpes, embrassait l'extrémité supérieure de la Provence, du côté du Dauphiné, et comprenait par conséquent ce qui a formé la viguerie de Seyne, placée entre Sisteron et les Alpes.

Le comte Bertrand était sur le point de se croiser, lorsqu'il fit la donation et le testament dont il est ici question. On sait qu'il revint de son voyage d'outre-mer, et qu'il vécut jusqu'en 1208. Toutefois, dans ce long intervalle de temps, l'histoire le perd de vue, et il est permis de croire qu'il prit alors le titre de comte de Seyne. Voici nos motifs; il ne pouvait établir le siége de son comté, ni à Forcalquier, où son frère gouvernait, ni à Manosque, ville qu'il avait donnée aux Hospitaliers, ni à Digne, où l'évêque était tout-puissant et où son autorité lui eût fait ombrage: restait Seyne, ville ancienne et fortifiée; il la choisit sans doute, et c'est là qu'il fit frapper monnaie à l'exemple de son frère. A cette époque, le mot Sedena était déjà usité, comme onl'avudansun document historique de 1146 ; mais la forme primitive n'était pas encore tombée dans l'oubli, et le monnayer, fidèle à l'orthographe traditionnelle, grava la légende Bertrandus, cornes Ed'ne, au lieu de cornes Sedene, dont la différence de prononciation est, du reste, insensible. L'oubli ou le déplacement du signe abréviatif (D') sur plusieurs des pièces de Bertrand ne doit point étonner ceux qui savent combien les omissions de lettres sont fréquentes sur les anciens monuments métalliques.

Pour ne pas chercher les exemples bien loin, nous citerons les monnaies de Guillaume de Forcalquier, frère de Bertrand, sur la plupart desquelles on lit : Willelrnus, corne Proencie, pour cornes Provencie.

L'art monétaire au moyen âge ne procédant que par imitation, le comte Bertrand, qui avait ses domaines entre la Provence et le Piémont, devait naturellement imiter les monnaies de ces deux pays, pour faciliter les relations commerciales de ses sujets; et en effet, le type de ses pièces rappelle d'une part celui des espèces des comtes de Savoie, et d'autre part les deniers que Raymond V, comte de Toulouse, faisait frapper vers la fin du douzième siècle dans le marquisat de Provence. Le soleil qui décore les deniers de Bertrand est à huit rayons, comme celui qu'on voit, accompagné de la lune, sur les Raymondins. II n'y avait d'ailleurs rien de plus commun en Provence que cette image du soleil: on la retrouve sur un tombeau d'Hugues, sacristain de l'abbaye de Saint-Victor, sur un sceau où le comte de Toulouse se qualifie marquis de Provence et seigneur de Marseille, et sur le contre-sceau des seigneurs d'Hyères, de la maison de Fos. Ce dernier type surtout offre une ressemblance frappante avec celui de nos deniers.

Bertrand, que nous présumons avoir été comte de Seyne, mourut sans postérité, et tous les biens qu'il n'avait pas donnés aux Hospitaliers échurent à son frère Guillaume, conformément à ses dispositions testamentaires. Le comté de Seyne se trouva de la sorte réuni au comté de Forcalquier, dont il avait été démembré, et s'éteignit par suite de cette réunion, d'autant plus qu'à la mort de Guillaume, arrivée en 1209, le comté de Forcalquier fut lui-même incorporé au grand comté de Provence, en faveur de Raymond Bérenger IV. Voilà pourquoi l'histoire n'a pas conservé le souvenir d'une division féodale dont la durée n'a été qu'éphémère.

Mais il y a lieu d'être surpris que la ville de Seyne, après avoir été la capitale d'un peuple gaulois, s'éclipse entièrement depuis l'époque de la domination romaine jusqu'au milieu du douzième siècle; qu'elle reparaisse alors, nullement déchue de son passé, seulement avec un nom modifié. Ce déguisement de nom ne serait-il pas la cause de quelque méprise, qui expliquerait une lacune de tant de siècles ? En transcrivant telle charte où il était question du pagus ou du comté Ednensis, les copistes, trompés par l'abréviation, n'ont-ils pas lu Ebreclunensis, d'autant mieux que la forme Edena leur était inconnue et que Seyne se trouvait dans le diocèse d'Embrun ? C'est un doute que nous émettons avec toute réserve, et qu'il n'est possible de vérifier qu'à l'aide de textes originaux ou de très anciens cartulaires. La moindre mention de Seyne sous son ancien nom viendrait compléter les preuves de notre attribution monétaire; nous avons dû chercher avec soin, sans avoir eu la satisfaction d'en trouver un seul exemple.

En résumé, après avoir prouvé que le territoire de Seyne convenait le mieux à la position géographique des Edenates, procédant du connu à l'inconnu, nous avons fait voir, au moyen de notes historiques, que l'importance de cette ville comme chef- lieu de châtellenie, de bailliage, puis de viguerie, et sa commune des plus libres, des plus fortement organisées, étaient dignes de l'ancienne cité des Edenates; que le nom latin qu'elle portait dans les documents que nous venions d'analyser était une altération euphonique d'Edena; et enfin que cette forme primitive, perdue vers le douzième siècle, se retrouvait encore intacte sur des deniers et des oboles très probablement frappés par Bertrand II, frère du comte de Forcalquier.

Ainsi la légende monétaire Cornes Edene vient à l'appui des données géographiques et historiques; en révélant un nom oublié et un comté inconnu, elle montre le dernier anneau de la chaîne, aujourd'hui interrompue, qui rattachait Seyne aux Edenates, la ville du moyen âge à l'antiquité.

Auguste Deloye
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